Théories farfelues pour Audimat élevé (sur la matinale d’Inter du 19/03/13)

France inter ce matin. Le but de ce blog n’est pas forcément de commenter les émissions politiques mais le fait que Jean-Marc Daniel, un des deux invités, soit professeur d’économie lui confère une autorité sur les non économistes. Et là c’est grave car il dit des choses fausses.

Par exemple, il dit que depuis que l’on accumule de la dette, les taux de croissance sont plus faibles. De fait, il est vrai que les taux de croissance sont plus faibles qu’ils ne l’étaient auparavant, mais établir une causalité est un pas qu’un économiste ne peut franchir comme cela. Le constat que deux évènements apparaissent en même temps n’implique en rien une relation causale entre les deux. En tout état de cause, on pourrait arguer que c’est la plus faible croissance qui a entraîné l’endettement. Bref, c’est une erreur.

La politique menée serait celle qu’Obama va engager. Encore une contre-vérité. Primo, rien n’est fait puisqu’il n’y a pas d’accord. En outre, la proposition d’Obama est à dessein une proposition centriste afin d’obtenir un accord avec les républicains. Les démocrates américains envisagent un retour à l’équilibre budgétaire à l’horizon 2040, je doute que Daniel serait d’accord avec cela. En tout état de cause, si Obama promet de réduire les dépenses publiques, c’est avant tout afin de faire un geste en échange de hausses d’impôts. Le déficit américain est aujourd’hui bien plus élevé qu’en France par exemple (en part du PIB évidemment), et cela ne changera pas de sitôt.

De plus en plus de billets circulent en Grèce ce qui serait une preuve du marché noir qui se développe pour soutenir la théorie fumeuse du trop d’impôt tue l’impôt. Cette histoire s’appuie sur une courbe tracée par Laffer sur un coin de table et qui n’a jamais été fondée théoriquement (donc on ne connaît pas du tout sa forme, sauf qu’évidemment, à 100%, il n’y aurait plus d’activité). Elle ne tient pas compte de la progressivité de l’impôt et est largement contredite par le fait que, par exemple, aux Etats-Unis, jusque dans les années 70 comme le soulignent Piketty et Saez (lien vers le commentaire de Krugman plutôt que le papier, mais vous y trouverez le lien vers le papier), les taux marginaux des plus hautes tranches avoisinaient les 70%, 90% dans les années 50! (On pourrait faire comme lui et dire que c’étaient ces taux élevés qui ont expliqué les taux de croissance importants jusque dans les années 70, mais nous contenterons de dire qu’a priori, ils n’ont pas empêché la croissance d’être bonne). Concernant l’affirmation sur les billets en Grèce, elle est simplement fausse comme vous pourrez le constater ici (qui explique bien que la quantité de billets est représentée par l’agrégat monétaire M1) ou encore ici (sur le deuxième lien, je vous invite à restreindre la période de janvier 2008 à aujourd’hui, c’est éloquent, à moins que la crise ait débuté il y a 1 mois…). Encore pour le contredire, par exemple en France, l’agrégat M1 a bien plus crû. Aussi, il y a plus de billets par habitants en France qu’il n’y en a Grèce, autre erreur (le rapport des deux M1 est d’environ 9 pour un rapport de population de 6,5 environ).

Merci à Bernard Guetta de s’insurger pour l’erreur suivante. Rien ne prouve que l’investissement privé soit plus porteur de croissance dès lors que l’état investit dans une activité productive (je rappelle la note d’ecolinks sur le dénigrement trop rapide et infondé de l’Etat producteur). On notera la fuite sur l’argumentaire en sortant avec une histoire saugrenue d’inflation que l’on paierait aujourd’hui…

N’en jetez plus! Je n’ai même pas envie de parler de son explication du déficit commercial de la France. Je croyais que seul Krugman avait ses économistes bien en vue qui disaient à longueur de temps des choses erronées, nous avons trouvé leur pendant en France (bien que moins renommé).

A l’heure où plusieurs chercheurs disent que le problème de défiance généralisée des citoyens que l’on connaît provient de ce que tout un chacun peut trouver des informations relativement peu fiables sur la toile et adhérer à des théories farfelues (pour ceux intéressés je recommande l’écoute de cette interview de Gérald Bronner sur France Culture, ou pour ceux qui préfèrent, sur France Inter), il devient une faute grave que quelqu’un se revendiquant chercheur en économie fasse de telles erreurs. Car une matinale de France Inter, cela influence forcément beaucoup plus que ne le fera ce petit post qui pourtant s’efforce, lui, de s’appuyer sur des informations vérifiables en donnant les sources.

En finir avec le levier-than de la finance

Vendredi dernier, j’ai assisté à un séminaire de Michel Aglietta sur le fonctionnement de la finance et ce qui aurait conduit à la situation désastreuse que l’on connaît. Entre autres éléments, il s’appuie sur des travaux de la banque des règlements internationaux (BRI) qui ont identifié des cycles de la finance. Ceux-ci s’avèrent bien plus longs que les cycles des affaires mais surtout d’une bien plus grande ampleur. 

Cela conduit Aglietta à expliquer que par deux fois, il y a eu contradiction entre les deux types de cycles. L’un étant dans un cycle baissier, l’autre dans un cycle haussier. Malheureusement, la plupart de ceux qui font la politique économique ne suivent que le cycle des affaires et ont donc cru bien faire en s’adaptant à la tendance du cycle qu’ils observaient, celui des affaires, aggravant de ce fait la situation du cycle de la finance, pourtant plus dévastateur car d’une amplitude bien plus grande.

Pour mettre tout cela en musique, il développe un modèle en équilibre général qui explique entre autres le comportement des banques en périodes d’euphorie, i.e quand le cycle financier est dans une phase haussière. De façon générale, les banques auraient tendance à largement sous estimer le risque réel en se focalisant sur les mauvais indicateurs (ils ignorent le risque accru de défaut des individus empruntant, pour faire simple).

Le point qui me fait écrire ce post est le suivant. Au nom d’une égalité comptable (ce qui est imparable car par définition forcément vérifiée), il explique qu’à mesure que les banques s’euphorisent, elles accroissent le levier. Pour faire simple, le levier est le ratio entre leur capital (les fonds dont elles disposent réellement) et leurs engagements. La conséquence de cet accroissement du levier et de son interaction avec l’égalité comptable est que les prêts interbancaires croissent massivement par rapport aux autres types de prêts. Certaines institutions bancaires (non commerciales) auraient atteint des niveaux de levier supérieurs à 50. Ainsi, pour un capital réel de 100, elles avaient des créances de 5000. Le souci est que ces créances sont pour la plupart risquées. Or, il suffit que ces 5000 entraîne une perte de 2% pour que l’intégralité du capital de la banque soit en jeu, d’où le souci (combiné avec la sous-estimation du risque réel, nous voyons où cela mène).

Un point essentiel à mon avis dans ce mécanisme est le suivant. Pour moi, les banques ont colludé. Ce terme est plus souvent utilisé lorsque l’on parle de régulation de la concurrence. Lorsque des entreprises s’entendent sur les prix plutôt que de jouer le jeu de la concurrence, on parle de collusion. Ici, l’idée est que toutes les banques étant avides de faire encore plus de placements, elles ont accepté des créances avec des risques induits absolument déraisonnables car implicitement (ou plus), elles savaient qu’en échange on leur accorderait (les autres banques), les mêmes faveurs. Tout le monde s’est donc octroyé des prêts alors même que les leviers des banques atteignaient déjà des sommets.

L’habitude en matière de concurrence est de sanctionner. En France, l’autorité de la concurrence joue ce rôle. Selon moi, un organisme international devrait jouer ce rôle dans la finance. Un tel comportement où l’on accepte de prendre des risques pour prendre soi-même des risques est clairement à l’origine de tout ce que nous connaissons. Il conviendrait de réfléchir à ce type d’organisme qui limiterait le levier maximal et qui sanctionnerait tout comportement déviant.

A noter que Paul Krugman a aujourd’hui publié un post plus ou moins sur le sujet. Un problème qu’il souligne est celui des paradis fiscaux qui, tant qu’ils existeront, permettront en toute opacité des leviers d’une ampleur folle. La fin de la libre circulation des capitaux?

Peine capitale pour le travail ou capital à la peine

Sur la toile, vous pouvez trouver un « débat » organisé par Terra Nova avec pour intervenants Patrick Artus et Thomas Piketty (qui finit par arriver au bout d’un quart d’heure). Plusieurs éléments me semblent saillants et méritent d’être soulignés.

Tout d’abord, Patrick Artus explique, chose qui n’est clairement jamais dite dans les médias que le capital en France n’est pas assez productif. En effet, hormis quelques secteurs phares comme l’aéronautique, la France se situe de façon générale dans le milieu de gamme.  Plus que l’Allemagne bien sûr, mais aussi plus que l’Italie. Aussi, les entreprises françaises souffrent particulièrement des variations du cours de l’euro.

Cette information est déterminante primo parce qu’on nous rabâche un peu trop que c’est le travail qui n’est pas assez productif (une note d’ecolinks sera d’ailleurs bientôt diffusée à ce sujet). Secundo car cela pose la question de savoir pourquoi c’est le cas. Grosso modo, un capital pas suffisamment productif cela veut dire qu’il n’y a pas assez d’innovations financées par le capital donc un euro dépensé ne rapporte pas assez en termes de création de valeur. Un élément semble-t-il essentiel est le fait que les entreprises françaises grandissent très majoritairement par le biais de fusions et acquisitions. Pour faire simple, les grosses entreprises achètent les petites qui sont innovantes. Ainsi, tout le travail d’innovation repose sur les créations de petites entreprises innovantes alors que ce sont elles qui sont le plus contraintes financièrement. Les grandes entreprises n’investissent que modérément en recherche et développement (R & D). En revanche, comme je l’ai déjà évoqué sur ce blog, nous savons que les dividendes ont largement crû depuis quelques années et ce malgré la crise, ce qui souligne que des choix sont faits et que ceux-ci sont en faveur des actionnaires et au détriment de l’innovation. En outre, Artus souligne à quel point les relations entre les entreprises et le monde de la recherche sont peu fréquentes en France, autre point important. Ainsi, le patronat qui laisse entendre que toute la faute revient aux travailleurs français qui ne seraient pas assez productifs pour leur coût ferait mieux de balayer devant sa porte.

Ensuite, ce que soulignent les deux économistes est l’importance d’agir sur l’ensemble de l’économie française et non sur certains secteurs. C’est exactement ce que propose concrètement une note d’ecolinks sur la politique industrielle. Plus précisément, la note souligne l’intérêt que peut avoir l’investissement sur des services aux entreprises non délocalisables qui apporteraient donc à toutes les entreprises indépendamment de leur secteur et créerait de l’emploi.

Enfin, il est dit à quel point la France n’a pas de capital risque contrairement aux économies anglo saxonnes notamment. A nouveau, nous voyons bien qu’un réel problème se pose en France, les détenteurs de capital ne veulent pas prendre de risque, ce qui est un comble ! D’où un modèle pernicieux qui favorise les dividendes car ils faut en promettre beaucoup pour faire plaisir au capital, au détriment de l’innovation. Innovation qui donc incombe aux petites entreprises qui n’ont pas de capital risqueurs à disposition pour financer des activités très innovantes, donc bien plus risquées.

Je terminerais en soulignant que, évidemment, il faut aussi investir massivement dans l’enseignement supérieur (voir aussi la note à ce sujet sur le site d’ecolinks), comme cela est évoqué. Que le problème que pose actuellement l’Europe (et la zone euro a fortiori) est la persistance de déséquilibres des balances commerciales des gouvernements. Bref, beaucoup d’autres éléments sont évoqués dans ce très intéressant débat que je vous invite à regarder.

[Update: Pour être clair, les détenteurs de capital auront bon dos de dire que si le capital n’est pas assez productif, cela est dû au travail qui est trop cher. Ce que laissent entendre les éléments évoqués dans le débat est que ce sont surtout des choix frileux, voire mauvais, qui ont pour conséquence la faible productivité du capital.]

Prenons la bonne espérance, et l’espérance (d’une réforme plus juste) sera bonne

Le débat sur les retraites resurgi à nouveau dans les médias à l’occasion des rencontres entre partenaires sociaux sur le sujet.

Il va de soi qu’une réforme est nécessaire, dans son état actuel, le financement du régime est insoutenable. Je rappelle à ce titre qu’ecolinks a publié une note à ce sujet.

A moins de s’orienter vers une réforme d’ampleur de tout le système, 4 paramètres peuvent permettre de rendre le système actuel soutenable ou au moins, moins insoutenable. Il semblerait que l’on s’oriente de fait à nouveau vers une réforme paramétrique.

1/ Les cotisations (payées par les salariés et les entreprises, elles payent les pensions des retraités aujourd’hui): les augmenter pourrait permettre de financer le système.

2/ Les pensions (reçues actuellement par les retraités): les diminuer réduirait le coût total du système

3/ L’âge légal de départ à la retraite: en l’augmentant, on obtient des salariés qui cotisent plus longtemps et qui toucheront moins longtemps de pensions

4/ La durée de cotisation: en l’augmentant, on obtient des salariés qui cotisent plus longtemps et qui toucheront moins longtemps leurs pensions, mais dans une moindre mesure car on perd les cotisations de ceux ayant atteint la durée de cotisation avant le futur âge légal de départ à la retraite (et on ajoute leurs pensions).

Tout d’abord, un point pour rappeler qu’il est bien plus juste de jouer sur la durée de cotisation que sur l’âge légal de départ à la retraite. A ceci, deux raisons simples. Primo, tout le monde serait logé à la même enseigne. Secundo, la plupart des personnes concernées par le fait d’atteindre le nombre de trimestres cotisés avant l’âge légal sont celles qui occupent des postes difficiles ou précaires, leur espérance de vie est plus faible. Or il semble logique que l’on essaie d’assurer à tous une retraite à peu près aussi longue. De surcroît, le fait qu’ils cotisent « pour rien » jusqu’à avoir le droit de partir en retraite fait qu’ils contribuent à payer la retraite de ceux qui atteindront pile le bon nombre de trimestres au moment d’avoir l’âge légal de départ, c’est à dire ceux qui sont diplômés, qui sont donc rentrés plus tard sur le marché du travail et qui ont donc de meilleurs jobs. Autrement dit, ceux qui vont avoir une retraite encore plus courte payent pour ceux qui vont simplement cotiser sur la durée légale et qui auront une retraite longue car leur espérance de vie est bien plus importante. Le but n’est pas de financer le système en augmentant le nombre d’années pendant lesquelles on doit travailler alors que l’on a déjà ses trimestres.

Bon, mais là n’est pas l’objet premier de ce post. On lit à droite et à gauche (l’expression mais aussi politiquement) que l’âge légal devrait être augmenté car l’espérance de vie a crû fortement depuis la mise en place du système. Or, la note d’ecolinks fait clairement état d’un élément qui n’apparaît pourtant jamais dans les discussions. En effet, autant l’espérance de vie a de fait fortement progressé, autant l’espérance de vie en bonne santé a elle nettement moins progressé. Ainsi, repousser l’âge légal plutôt que la durée de cotisation peut ici poser des problèmes si l’on ne va pas dans le détail car toutes les catégories socio-professionnelles (CSP) ne sont pas égales face à ce phénomène. En tout état de cause, il faut impérativement que cette réforme cherche à être équitable surtout à l’égard de cette espérance de vie en bonne santé pour les personnes atteignant la limite d’âge légal. Que la réforme diminue pour tous la durée à la retraite est concevable (même si la note d’ecolinks offre d’autres perspectives), mais il faut que ce soit la retraite en bonne santé qui soit prise en compte et il faut que l’écart reste stable entre les différentes CSP.

Sans rentrer dans les détails, nous voyons bien ici qu’il faut absolument avoir à l’esprit l’ensemble des données du problème pour prendre les bonnes décisions. A cela s’ajoute le problème corollaire de la dépendance qui, par conséquent, va en s’accroissant.

Ayez confiance…

Petit préambule à ce post. Il est un peu bordélique, mais il était temps de réagir à ces incantations constantes d’une confiance restaurée. Je m’en excuse, mais espère néanmoins qu’il suscitera des réactions, c’est son but.

Commençons par Olivier Pastré ou le miracle de la confiance sur France Culture : Les PME n’investissent pas car elles n’ont pas confiance, une réforme du marché du travail améliorerait cela. Cette affirmation est fausse. En effet, le risque qui est à la base d’une décision d’investissement n’a aucun rapport avec la confiance. Une réforme du marché du travail qui réduirait les coûts liés à un licenciement, par exemple, mécaniquement peut inciter à investir car le risque lié à l’investissement s’en trouverait diminué (son évaluation monétaire). Mais cela n’a aucun rapport avec la confiance. Quelle que soit la réglementation en cours, elle implique un risque pécuniaire et celui-ci conditionne le choix d’investir. La confiance serait plutôt que pour tout système réglementaire, on assure qu’il est pérenne. D’une certaine façon, la confiance consisterait justement à ne pas juger nécessaire de se renseigner sur le risque, or cette situation, même si dans une phase positive peut s’avérer économiquement profitable, ne peut être au cœur d’une politique économique, car ni prévisible, ni contrôlable et potentiellement catastrophique, comme en 2007-2008. Une dimension de la confiance relève de la délégation de la gestion du risque, c’est le cœur du problème.

Pourtant, les éditos et autres avis économiques font parfois clairement état d’une confusion majeure entre confiance et risque.  Encore hier matin, N. Beytout se faisait le relais de ce concept pour le moins méconnu qu’est la confiance. Les gens qui rabâchent à longueur de temps qu’il y a un déficit de confiance disent que, à la fois, les ménages, n’ayant pas confiance, préfèrent épargner et les investisseurs potentiels, n’ayant pas confiance, préfèrent ne pas investir.

Pour ce qui est des investisseurs, la dimension qu’ils prennent en compte est le risque. Tout investissement implique un risque, c’est même cela qui justifie sa rémunération. L’investisseur compare le profit espéré au risque que celui-ci ne génère pas de profit (pour faire simple).

Si l’on se réfère aux travaux sur la confiance en économie, on voit que ce qui compte est la confiance que l’on a  en les autres et non l’opportunité d’un investissement. Un investisseur aura peut-être plus ou moins confiance dans son porteur de projet. Cela reviendrait à dire qu’en temps de crise, nous supposons plus probable le fait que l’on nous cache quelque chose, autrement dit, nous ne faisons pas confiance. Ceci est possible, même probable, mais n’a rien à voir avec les choix gouvernementaux réclamés au nom de la restauration de la dite confiance. Est-ce que les décisions économiques du gouvernement accroissent ou réduisent ma défiance vis-à-vis d’une entreprise vendant des plats surgelés ? La belle confiance instaurée, sans trop savoir comment car nous n’avions aucune information ni sur la filière ni sur les procédures de contrôle, a fait qu’aujourd’hui nous avons acheté des tartes au chocolat chez Ikea alors qu’elle contenait de la merde, tout comme des investisseurs se sont rués sur les subprimes sans savoir qu’elles en étaient.

Au passage, j’hasarderais que la confiance est probablement, entre autres bien sûr, ce qui a nui au système et l’a poussé vers la crise. Il semblerait qu’un ensemble d’éléments comme notamment les notations par les agences éponymes et le faste du système financier pré-crise ait galvanisé les investisseurs qui faisaient leurs choix davantage en fonction de leur confiance, exacerbée à cette époque, qu’à des analyses de qualité des risques des projets. L’enchevêtrement des instruments financiers, les fameux produits dérivés, a également eu pour conséquence une perte de vue du risque réel. A celui-ci s’est substituée la confiance dont les ressorts sont inconnus. Nous faisions face à des dizaines d’intermédiaires qui, sans le savoir forcément, se trouvaient à devoir faire confiance à un ultime maillon qui certainement faisait n’importe quoi et probablement, souvent, le faisait à des fins d’enrichissement personnel.

Du côté des consommateurs, à nouveau, les arbitrages sont relativement simples. Je suis prêt à m’endetter lourdement si j’estime que ma situation a des chances de perdurer. Des hausses d’impôts futurs, une baisse de salaire ou encore une perte d’emploi étant des éléments rédhibitoires quant à la décision de consommer (avec ou sans endettement d’ailleurs). La question est d’un côté le niveau et de l’autre leur évolution future.

Le problème serait, par exemple, l’obstination des politiques à prétendre qu’une chose aura lieu alors qu’à l’évidence ce n’est pas le cas. Tout d’abord, il ne faut pas confondre des objectifs affichés, comme l’inversion de la courbe du chômage, qui relève de l’expression d’une volonté de se battre pour cela (c’est clairement le message envoyé), et des estimations comme la croissance pour l’année 2013 en France, qui relèvent de calculs. Même s’il est évident qu’il y a une interaction entre les deux.

Ensuite, autant l’argument consistant à dire que la succession d’annonces non crédibles sape l’image du politique est un argument qui fait tout à fait sens selon moi et va sûrement poser des problèmes à l’avenir (je ne suis pas politiste, je laisse le soin à des gens plus compétents sur ce sujet de s’emparer de la question). En revanche, dans le monde de l’économie où la rationalité, limitée ou non, est à l’évidence une base du raisonnement de ces intervenants économiques, c’est une erreur fondamentale d’affirmer qu’il y a une différence entre le fait de dire que l’on n’augmentera plus les impôts et que personne n’y croit et le fait de dire qu’il y aura d’autres hausses d’impôts dans le futur sans préciser leur nature. A la limite, la première annonce, à supposer qu’il y a des personnes crédules en nombre suffisant, pourrait avoir un effet d’entraînement.

Enfin, un pas est franchi sans réelle appréhension des conséquences que cela a. En effet, lorsque le risque n’est pas probabilisable (au sens où nous savons qu’un dé non pipé à une chance sur six de donner un as), nous parlons d’incertitude. Quelle attitude ont les gens face à l’incertitude ? Ils attribuent des probabilités aux différentes possibilités (mais ces probabilités sont ici conjecturées). Dès lors, ce qui se cache derrière reviendrait à affirmer que lorsque les choses sont floues, on attribue nécessairement une probabilité plus faible aux situations les plus favorables de survenir que la probabilité réelle de survenance, à supposer que l’on puisse la quantifier.  Il est probable qu’une telle relation ne puisse être prouvée sans autres éléments. Parfois c’est le cas, parfois ce ne l’est pas.

Encore une fois, outre le fait qu’un engagement non crédible ou une vérité floue ne peuvent être départagés, il n’est pas possible de faire aussi légèrement cette deuxième hypothèse. Bernard Madoff inspirait la confiance à tel point que beaucoup de personnes lui avaient laissé la fameuse gestion du risque. Les personnes ayant eu recours à ses services étaient de fait dans l’incertain mais avait pourtant évalué la probabilité d’y gagner à 100%. Cette histoire illustre parfaitement que confiance et risque n’ont pas les mêmes ressorts et que la première peut connaître des très bas ou des très hauts sans que l’on comprenne pourquoi et sans que cela soit lié à de quelconques bases économiques alors que le second relève d’un travail d’évaluation bien plus solide. S’en remettre à la confiance comme solution économique est un aveu d’impuissance et d’incompréhension.

Pour conclure, le hic est que ces personnes ont une notoriété publique, de par leur exposition médiatique. Elles inspirent confiance à des gens alors même qu’elles s’appuient sur des raisonnements erronés.  Leurs incantations pro-restauration de la confiance ne sont qu’une scorie d’un monde de Madoff.

Problème de coût du travail ou de coup de Trafalgar?

Dans un papier très intéressant que vous trouverez ici (pdf), Philippe Askenazy remet très largement en cause le diagnostic qui conduirait à être certain que le problème de la France serait une perte de compétitivité prix due à une trop forte hausse du coût du travail.

Plusieurs points sont à souligner. Je les reprendrai synthétiquement, se référer au document pour plus de détail.

Tout d’abord le constat: le coût du travail se serait accru de 18% par rapport à notre principal partenaire l’Allemagne. Askenazy avance plusieurs arguments qui pourraient très largement remettre en cause ce diagnostic.

 

(i) Tout d’abord, les statistiques sur lesquelles s’appuient tous les commentateurs alarmistes quant à la situation seraient largement biaisées en faveur d’une surestimation du coût du travail français. Notamment, la mauvaise prise en compte des 35h dans les statistiques ECMO serait une cause importante de ce biais. En tout, d’après des calculs de l’auteur, nous reviendrions à un écart de l’ordre de 10% d’écart. Notons au passage qu’il s’appuie notamment sur les chiffres des comptes nationaux, donc des sources tout à fait respectables.

 

(ii) Ensuite il souligne un phénomène moins connu mais potentiellement explosif. Alors que la France maintenait à peu près son taux d’impôt sur les sociétés (IS), la plupart de ses partenaires le baissaient, parfois massivement. A titre d’exemple, alors que l’IS n’a baissé que de 3 points en France, il a baissé de 22 points en Allemagne depuis 2000 (voir annexe B.2 du pdf) pour repasser en dessous! Ainsi, les entreprises ont toutes recours à ce que l’on appelle des transferts de prix, pratique liée à l’optimisation fiscale.

Pour faire simple, lorsqu’une entreprise échange avec une de ses filiales, elle doit tout de même déclarer un prix de vente à sa filiale. Ainsi, la tentation est grande pour les entreprises de déclarer le prix le plus faible possible dans le pays où l’impôt est le plus fort. Comme par enchantement, la majeure partie de la valeur ajoutée se crée alors dans l’autre pays où l’impôt est plus faible.

Donc l’effet de la concurrence fiscale des partenaires de la France serait de pousser les entreprises françaises à volontairement minimiser leurs prix de vente à leurs filiales localisées dans ces pays partenaires. Cette baisse des prix à l’export aurait pour conséquence une réduction, artificiellement créée, des marges, les fameuses. Potentiellement, cela pourrait expliquer une variation de 7 à 8 % des prix par rapport à l’Allemagne. Ainsi, nous retrouverions environ un écart à peu près inchangé de compétitivité vis-à-vis de l’Allemagne.

 

(iii) Enfin, sur l’aspect directement lié à l’écart de coût du travail entre France et Allemagne, un dernier souci relevé par Askenazy. Souvent en Allemagne, les top-managers, donc les plus hauts salaires, sont versés sous forme d’actions là où en France, la plupart sont salariés. Donc ces rémunérations sont comptabilisées dans la masse salariale en France, dans les dividendes en Allemagne. Ainsi, tous ces calculs sur la masse totale payée par les entreprises pour rémunérer les salariés est amputée des salaires les plus élevés en Allemagne. Ainsi, le coût du travail serait mécaniquement sous-estimé en Allemagne.

 

(iv) Au-delà de ces effets, un autre constat est frappant: les dividendes ont quant à eux augmenté de façon spectaculaires en France. Comment alors expliquer que le taux de marge est un problème si l’on peut dans le même temps augmenter sans cesse la part des profits reversés aux actionnaires (le graphique est frappant)?

Comme le souligne Askenazy. Au-delà de l’apparent faux problème des marges trop faibles que suggère ces chiffres sur l’évolution des dividendes. Même si l’on suppose que le taux de marge est réellement trop faible, pourquoi seuls les salariés devraient en payer le prix et non les actionnaires?

Ce d’autant plus que dans le même temps, les entreprises ont baissé leurs investissements en R&D, cette tendance durant depuis plus de 20 ans. Or, il est en revanche assez claire que la France souffre d’un problème de compétitivité hors-prix, c’est-à-dire au niveau de la qualité de sa production. Souvent, cette dernière s’améliore par l’innovation, elle-même permise par la recherche. Pour résumer, les dividendes ont largement augmenté, sachant que dans le même temps la R & D a diminué et que les patrons français font pression pour obtenir des baisse de charges…

 

Ainsi, nous voyons bien que la situation n’est pas si claire. Potentiellement, elle serait en partie le fruit de stratégies conscientes des entreprises. Cette dernière hypothèse est d’autant plus crédible que l’on peut se demander comment, alors que les entreprises ont eu affaire à 10 années de gouvernement de droite, elles ont pu se retrouver dans une telle situation sans ne rien obtenir en leur faveur.

C’est pourquoi il est d’autant plus sidérant que dans ces conditions le gouvernement de gauche se soit rué sur une analyse préconisant une solution clairement pas de gauche sans même se poser la question du diagnostic. Peut-être viennent-ils de comprendre le sens du mot lobbying…

 

 

 

La dette écologique, l’éco et la logique

A nouveau sur le blog de SLW, un post très intéressant sur la question, cette fois-ci, de la dette écologique.

Il va de soi que les deux questions sont liées, à savoir celle du transfert du « fardeau » de la dette monétaire, évoquée dans un précédent post sur ce blog, et celle du transfert de la dette écologique aux futures générations.

On comprend aisément (sans que je trouve cela nécessairement normal, bien sûr) que, alors qu’au niveau intergénérationnel payer aujourd’hui serait la meilleure solution, c’est-à-dire à la fois juste et souhaitable, les générations actuellement en mesure de payer ne veulent pas en entendre parler. Politiquement, c’est invendable car la facture serait trop élevée, il est beaucoup plus simple de supposer que les futures générations s’en chargeront. En particulier, il est trop souvent omis que nous mêmes faisons face à un fardeau écologique hérité des générations passées et que nous faisons face aussi à l’impossibilité de leur réclamer notre dû, puisqu’ils sont morts. Nous trouvons dés lors cette solution déjà injuste, même si taxer les plus âgés pourrait représenter un moyen de faire passer la pilule. Ajoutons enfin à ce sujet que cette chaîne de ponzi écologique va par définition accroître au fil du temps le poids de l’héritage en matière de pollution et donc la désincitation à payer des générations faisant face à l’avenir au choix de payer ou non pour épargner les générations futures.

Nous pourrions certes ne rien faire, c’est la solution de statu quo que SLW évoque. Evidemment, cela n’est pas souhaitable. Dès lors, SLW évoque une solution Pareto améliorante, c’est-à-dire qui améliore le bien-être de certains individus sans pour autant diminuer celui de tous les autres.

L’idée consisterait à emprunter aujourd’hui pour lutter contre le changement climatique et faire en sorte que ce soit les générations futures qui aient à rembourser cette dette. Le rapport Stern précise que les générations futures seraient d’accord avec cette solution car nous les aurions préparées à payer pour le changement climatique. SLW précise que c’est en cela que la situation serait pareto améliorante. A priori, le simple fait que leur utilité soit supérieure à la perte pécuniaire du remboursement de la dette ainsi contractée suffit.

Le souci est bien entendu de faire payer les générations futures pour quelque chose qu’elles n’ont pas fait. A ce stade, nous pourrions objecter que c’est les faire payer pour quelque chose qu’elles feraient si nous ne faisons rien aujourd’hui, comme nous allons le voir, c’est assez probable.

Cela pourrait se rapprocher de ce qu’on appelle un problème d’inconsistance temporelle. Si nous ne faisons rien, alors la prochaine génération aura à se poser la même question que nous aujourd’hui: voulons-nous payer pour la pollution que nous avons émise depuis plus d’un siècle pour « épargner » nos générations futures? Nous savons dès maintenant, compte tenu de la réponse que nous mêmes y apportons aujourd’hui, que la réponse de la prochaine génération une fois le moment venu, sera négative. Et ainsi de suite. Donc nous avons clairement intérêt à le faire, quand bien même d’aucun nous expliquerons que ce n’est pas une solution juste, ce qui est discutable, comme je viens de l’évoquer.

De surcroît, dès lors que la dette issue en t sert à autre chose qu’à rien, comme par exemple à financer des infrastructures qui serviront aux générations futures, alors on ne peut parler de transfert du fardeau de la dette. Ainsi, nous ne transférerions pas le fardeau de la dette en ce sens que le résultat de nos investissements aujourd’hui sera utile et utilisé par les générations futures.

Pourquoi est-il nécessaire de procéder de la sorte? Car si nous raisonnons en terme de dette écologique et que nous appliquons la même logique pour la dette monétaire, nous ferions face à un problème qui est que nous ne savons pas qui est le créditeur, ou plus exactement qu’il n’est pas incarné.

Si l’on reprend l’exemple du précédent post. Nous pourrions tout à fait supposer que pour ne pas avoir de réchauffement climatique, nous pouvons polluer pour un montant de 2000 (d’une émission fictive, ce qui pose déjà le problème du mode de calcul de cela). De la même façon, nous pouvons dire que la génération actuelle a décidé de polluer pour un montant de 2100.

Faisons l’hypothèse (de simplification) que pour corriger le problème, à l’avenir, il faudra qu’une génération ne pollue qu’à hauteur de 1900. Nous pouvons même dire que les deux générations de l’année t ont pollué à hauteur de 100 en plus, il faut donc une pollution de 200 en moins les années futures. Les vieux de la génération t seront morts en t+1. Mais il restera les jeunes d’alors, qui seront désormais les vieux de t+1. En toute logique, nous devrions les faire payer. Mais cela revient à la faire payer y compris pour les vieux de t, morts tranquillement en gros pollueurs. Ils refuseront. Les jeunes de t+1 ont encore plus de raison de refuser, car eux n’ont pas trop pollué.

Dès lors, nous pouvons éventuellement obtenir, si les vieux ne représentent pas un poids électoral trop important, de les faire payer en t+1 pour leur pollution. Mais toute la pollution accumulée auparavant restera un fardeau que personne ne voudra assumer.

Dans le cas de la dette, il faut la rembourser à des personnes détenant actuellement des titres de créances. Ceux-ci la réclament et l’Etat n’a pas d’autre choix que de la rembourser, soit en taxant les jeunes, soit en taxant les vieux, soit en taxant les deux. Ainsi, quand bien même une génération se retrouve à payer pour une autre, l’Etat se donne les moyens d’opérer ce transfert afin d’honorer ses dettes.

Ici, par définition, les titulaires de la créance ne sont pas encore nés, et personne n’a visiblement le pouvoir politique pour imposer que l’on tienne compte de leur requête légitime qu’ils formuleront devant nos pierres tombales. Dès lors, au lieu de réduire de 200 en t+1, dans le meilleur des cas les générations de t+1 pollueront à hauteur de 2000 en tout ou plus probablement, comme cela se passe depuis des dizaines d’années, voudront soit vivre comme maman et papa, donc pollueront pour 2200, soit vivre encore mieux et aggraveront la tendance en polluant pour 2400.

Ainsi, il est clair qu’au-delà de la question du pollueur payeur, si nous souhaitons que les choses s’améliorent sur le plan de l’environnement, il faut emprunter aujourd’hui et léguer cette dette à nos enfants. Car nous ne voulons pas payer et si nous léguons une dette écologique à nos enfants, eux-mêmes choisiront de la léguer à nos petits-enfants, etc…

Un dernier argument en faveur de cette solution en apparence injuste est le suivant. Les efforts en matière de changement climatique risquent de mettre longtemps avant de pouvoir s’observer concrètement. Or, il est beaucoup plus simple de faire payer quelqu’un pour un résultat qu’il peut constater que pour un résultat promis, dont il ne profitera peut-être même pas puisqu’il fricotera avec les asticots depuis quelques temps déjà au moment où les effets se feront sentir. Lorsque les générations futures commenceront à payer, elles pourront observer la conséquence de ce qu’on leur prend. Elles pourraient être tentées de refuser de payer car le résultat est déjà là, mais comme la dette est devenue monétaire, des créanciers (qui seront peut-être eux-mêmes) sauront leur rappeler leur obligation de rembourser.

Encore une fois, il faut que nous ayons conscience qu’à moins qu’un jour une génération n’ait plus d’autre choix que de payer pour la pollution déjà émise par les générations passées, car la situation sera déjà devenu critique, aucune n’acceptera, le moment venu, de payer, notamment car elle estime que ce n’est pas que sa dette. Ainsi, voir les choses en face, c’est aussi anticiper que les générations futures n’auront, même à relativement long terme, aucune incitation une fois le moment venu à payer et refuseront de le faire.

Il est vrai que cette solution peut sembler sortie de « minority report », puisqu’elle revient à faire payer les générations futures pour ce qu’elles auraient fait si nous n’avions pas pris cette décision aujourd’hui, à savoir polluer comme nous.  Mais l’argument consistant à dire qu’ils ne le feraient pas, donc que c’est injuste, fait face au fait que (i) nous ne voulons pas payer car nous sommes en position de le faire et (ii) que nous refusons de payer pour une dette que nous estimons ne pas être la notre. Que nos enfants polluent trop ou non, il restera cette dette à éponger et cela, rien ne dit qu’ils voudront la payer.