Problème de coût du travail ou de coup de Trafalgar?

Dans un papier très intéressant que vous trouverez ici (pdf), Philippe Askenazy remet très largement en cause le diagnostic qui conduirait à être certain que le problème de la France serait une perte de compétitivité prix due à une trop forte hausse du coût du travail.

Plusieurs points sont à souligner. Je les reprendrai synthétiquement, se référer au document pour plus de détail.

Tout d’abord le constat: le coût du travail se serait accru de 18% par rapport à notre principal partenaire l’Allemagne. Askenazy avance plusieurs arguments qui pourraient très largement remettre en cause ce diagnostic.

 

(i) Tout d’abord, les statistiques sur lesquelles s’appuient tous les commentateurs alarmistes quant à la situation seraient largement biaisées en faveur d’une surestimation du coût du travail français. Notamment, la mauvaise prise en compte des 35h dans les statistiques ECMO serait une cause importante de ce biais. En tout, d’après des calculs de l’auteur, nous reviendrions à un écart de l’ordre de 10% d’écart. Notons au passage qu’il s’appuie notamment sur les chiffres des comptes nationaux, donc des sources tout à fait respectables.

 

(ii) Ensuite il souligne un phénomène moins connu mais potentiellement explosif. Alors que la France maintenait à peu près son taux d’impôt sur les sociétés (IS), la plupart de ses partenaires le baissaient, parfois massivement. A titre d’exemple, alors que l’IS n’a baissé que de 3 points en France, il a baissé de 22 points en Allemagne depuis 2000 (voir annexe B.2 du pdf) pour repasser en dessous! Ainsi, les entreprises ont toutes recours à ce que l’on appelle des transferts de prix, pratique liée à l’optimisation fiscale.

Pour faire simple, lorsqu’une entreprise échange avec une de ses filiales, elle doit tout de même déclarer un prix de vente à sa filiale. Ainsi, la tentation est grande pour les entreprises de déclarer le prix le plus faible possible dans le pays où l’impôt est le plus fort. Comme par enchantement, la majeure partie de la valeur ajoutée se crée alors dans l’autre pays où l’impôt est plus faible.

Donc l’effet de la concurrence fiscale des partenaires de la France serait de pousser les entreprises françaises à volontairement minimiser leurs prix de vente à leurs filiales localisées dans ces pays partenaires. Cette baisse des prix à l’export aurait pour conséquence une réduction, artificiellement créée, des marges, les fameuses. Potentiellement, cela pourrait expliquer une variation de 7 à 8 % des prix par rapport à l’Allemagne. Ainsi, nous retrouverions environ un écart à peu près inchangé de compétitivité vis-à-vis de l’Allemagne.

 

(iii) Enfin, sur l’aspect directement lié à l’écart de coût du travail entre France et Allemagne, un dernier souci relevé par Askenazy. Souvent en Allemagne, les top-managers, donc les plus hauts salaires, sont versés sous forme d’actions là où en France, la plupart sont salariés. Donc ces rémunérations sont comptabilisées dans la masse salariale en France, dans les dividendes en Allemagne. Ainsi, tous ces calculs sur la masse totale payée par les entreprises pour rémunérer les salariés est amputée des salaires les plus élevés en Allemagne. Ainsi, le coût du travail serait mécaniquement sous-estimé en Allemagne.

 

(iv) Au-delà de ces effets, un autre constat est frappant: les dividendes ont quant à eux augmenté de façon spectaculaires en France. Comment alors expliquer que le taux de marge est un problème si l’on peut dans le même temps augmenter sans cesse la part des profits reversés aux actionnaires (le graphique est frappant)?

Comme le souligne Askenazy. Au-delà de l’apparent faux problème des marges trop faibles que suggère ces chiffres sur l’évolution des dividendes. Même si l’on suppose que le taux de marge est réellement trop faible, pourquoi seuls les salariés devraient en payer le prix et non les actionnaires?

Ce d’autant plus que dans le même temps, les entreprises ont baissé leurs investissements en R&D, cette tendance durant depuis plus de 20 ans. Or, il est en revanche assez claire que la France souffre d’un problème de compétitivité hors-prix, c’est-à-dire au niveau de la qualité de sa production. Souvent, cette dernière s’améliore par l’innovation, elle-même permise par la recherche. Pour résumer, les dividendes ont largement augmenté, sachant que dans le même temps la R & D a diminué et que les patrons français font pression pour obtenir des baisse de charges…

 

Ainsi, nous voyons bien que la situation n’est pas si claire. Potentiellement, elle serait en partie le fruit de stratégies conscientes des entreprises. Cette dernière hypothèse est d’autant plus crédible que l’on peut se demander comment, alors que les entreprises ont eu affaire à 10 années de gouvernement de droite, elles ont pu se retrouver dans une telle situation sans ne rien obtenir en leur faveur.

C’est pourquoi il est d’autant plus sidérant que dans ces conditions le gouvernement de gauche se soit rué sur une analyse préconisant une solution clairement pas de gauche sans même se poser la question du diagnostic. Peut-être viennent-ils de comprendre le sens du mot lobbying…

 

 

 

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La dette écologique, l’éco et la logique

A nouveau sur le blog de SLW, un post très intéressant sur la question, cette fois-ci, de la dette écologique.

Il va de soi que les deux questions sont liées, à savoir celle du transfert du « fardeau » de la dette monétaire, évoquée dans un précédent post sur ce blog, et celle du transfert de la dette écologique aux futures générations.

On comprend aisément (sans que je trouve cela nécessairement normal, bien sûr) que, alors qu’au niveau intergénérationnel payer aujourd’hui serait la meilleure solution, c’est-à-dire à la fois juste et souhaitable, les générations actuellement en mesure de payer ne veulent pas en entendre parler. Politiquement, c’est invendable car la facture serait trop élevée, il est beaucoup plus simple de supposer que les futures générations s’en chargeront. En particulier, il est trop souvent omis que nous mêmes faisons face à un fardeau écologique hérité des générations passées et que nous faisons face aussi à l’impossibilité de leur réclamer notre dû, puisqu’ils sont morts. Nous trouvons dés lors cette solution déjà injuste, même si taxer les plus âgés pourrait représenter un moyen de faire passer la pilule. Ajoutons enfin à ce sujet que cette chaîne de ponzi écologique va par définition accroître au fil du temps le poids de l’héritage en matière de pollution et donc la désincitation à payer des générations faisant face à l’avenir au choix de payer ou non pour épargner les générations futures.

Nous pourrions certes ne rien faire, c’est la solution de statu quo que SLW évoque. Evidemment, cela n’est pas souhaitable. Dès lors, SLW évoque une solution Pareto améliorante, c’est-à-dire qui améliore le bien-être de certains individus sans pour autant diminuer celui de tous les autres.

L’idée consisterait à emprunter aujourd’hui pour lutter contre le changement climatique et faire en sorte que ce soit les générations futures qui aient à rembourser cette dette. Le rapport Stern précise que les générations futures seraient d’accord avec cette solution car nous les aurions préparées à payer pour le changement climatique. SLW précise que c’est en cela que la situation serait pareto améliorante. A priori, le simple fait que leur utilité soit supérieure à la perte pécuniaire du remboursement de la dette ainsi contractée suffit.

Le souci est bien entendu de faire payer les générations futures pour quelque chose qu’elles n’ont pas fait. A ce stade, nous pourrions objecter que c’est les faire payer pour quelque chose qu’elles feraient si nous ne faisons rien aujourd’hui, comme nous allons le voir, c’est assez probable.

Cela pourrait se rapprocher de ce qu’on appelle un problème d’inconsistance temporelle. Si nous ne faisons rien, alors la prochaine génération aura à se poser la même question que nous aujourd’hui: voulons-nous payer pour la pollution que nous avons émise depuis plus d’un siècle pour « épargner » nos générations futures? Nous savons dès maintenant, compte tenu de la réponse que nous mêmes y apportons aujourd’hui, que la réponse de la prochaine génération une fois le moment venu, sera négative. Et ainsi de suite. Donc nous avons clairement intérêt à le faire, quand bien même d’aucun nous expliquerons que ce n’est pas une solution juste, ce qui est discutable, comme je viens de l’évoquer.

De surcroît, dès lors que la dette issue en t sert à autre chose qu’à rien, comme par exemple à financer des infrastructures qui serviront aux générations futures, alors on ne peut parler de transfert du fardeau de la dette. Ainsi, nous ne transférerions pas le fardeau de la dette en ce sens que le résultat de nos investissements aujourd’hui sera utile et utilisé par les générations futures.

Pourquoi est-il nécessaire de procéder de la sorte? Car si nous raisonnons en terme de dette écologique et que nous appliquons la même logique pour la dette monétaire, nous ferions face à un problème qui est que nous ne savons pas qui est le créditeur, ou plus exactement qu’il n’est pas incarné.

Si l’on reprend l’exemple du précédent post. Nous pourrions tout à fait supposer que pour ne pas avoir de réchauffement climatique, nous pouvons polluer pour un montant de 2000 (d’une émission fictive, ce qui pose déjà le problème du mode de calcul de cela). De la même façon, nous pouvons dire que la génération actuelle a décidé de polluer pour un montant de 2100.

Faisons l’hypothèse (de simplification) que pour corriger le problème, à l’avenir, il faudra qu’une génération ne pollue qu’à hauteur de 1900. Nous pouvons même dire que les deux générations de l’année t ont pollué à hauteur de 100 en plus, il faut donc une pollution de 200 en moins les années futures. Les vieux de la génération t seront morts en t+1. Mais il restera les jeunes d’alors, qui seront désormais les vieux de t+1. En toute logique, nous devrions les faire payer. Mais cela revient à la faire payer y compris pour les vieux de t, morts tranquillement en gros pollueurs. Ils refuseront. Les jeunes de t+1 ont encore plus de raison de refuser, car eux n’ont pas trop pollué.

Dès lors, nous pouvons éventuellement obtenir, si les vieux ne représentent pas un poids électoral trop important, de les faire payer en t+1 pour leur pollution. Mais toute la pollution accumulée auparavant restera un fardeau que personne ne voudra assumer.

Dans le cas de la dette, il faut la rembourser à des personnes détenant actuellement des titres de créances. Ceux-ci la réclament et l’Etat n’a pas d’autre choix que de la rembourser, soit en taxant les jeunes, soit en taxant les vieux, soit en taxant les deux. Ainsi, quand bien même une génération se retrouve à payer pour une autre, l’Etat se donne les moyens d’opérer ce transfert afin d’honorer ses dettes.

Ici, par définition, les titulaires de la créance ne sont pas encore nés, et personne n’a visiblement le pouvoir politique pour imposer que l’on tienne compte de leur requête légitime qu’ils formuleront devant nos pierres tombales. Dès lors, au lieu de réduire de 200 en t+1, dans le meilleur des cas les générations de t+1 pollueront à hauteur de 2000 en tout ou plus probablement, comme cela se passe depuis des dizaines d’années, voudront soit vivre comme maman et papa, donc pollueront pour 2200, soit vivre encore mieux et aggraveront la tendance en polluant pour 2400.

Ainsi, il est clair qu’au-delà de la question du pollueur payeur, si nous souhaitons que les choses s’améliorent sur le plan de l’environnement, il faut emprunter aujourd’hui et léguer cette dette à nos enfants. Car nous ne voulons pas payer et si nous léguons une dette écologique à nos enfants, eux-mêmes choisiront de la léguer à nos petits-enfants, etc…

Un dernier argument en faveur de cette solution en apparence injuste est le suivant. Les efforts en matière de changement climatique risquent de mettre longtemps avant de pouvoir s’observer concrètement. Or, il est beaucoup plus simple de faire payer quelqu’un pour un résultat qu’il peut constater que pour un résultat promis, dont il ne profitera peut-être même pas puisqu’il fricotera avec les asticots depuis quelques temps déjà au moment où les effets se feront sentir. Lorsque les générations futures commenceront à payer, elles pourront observer la conséquence de ce qu’on leur prend. Elles pourraient être tentées de refuser de payer car le résultat est déjà là, mais comme la dette est devenue monétaire, des créanciers (qui seront peut-être eux-mêmes) sauront leur rappeler leur obligation de rembourser.

Encore une fois, il faut que nous ayons conscience qu’à moins qu’un jour une génération n’ait plus d’autre choix que de payer pour la pollution déjà émise par les générations passées, car la situation sera déjà devenu critique, aucune n’acceptera, le moment venu, de payer, notamment car elle estime que ce n’est pas que sa dette. Ainsi, voir les choses en face, c’est aussi anticiper que les générations futures n’auront, même à relativement long terme, aucune incitation une fois le moment venu à payer et refuseront de le faire.

Il est vrai que cette solution peut sembler sortie de « minority report », puisqu’elle revient à faire payer les générations futures pour ce qu’elles auraient fait si nous n’avions pas pris cette décision aujourd’hui, à savoir polluer comme nous.  Mais l’argument consistant à dire qu’ils ne le feraient pas, donc que c’est injuste, fait face au fait que (i) nous ne voulons pas payer car nous sommes en position de le faire et (ii) que nous refusons de payer pour une dette que nous estimons ne pas être la notre. Que nos enfants polluent trop ou non, il restera cette dette à éponger et cela, rien ne dit qu’ils voudront la payer.