La dette écologique, l’éco et la logique

A nouveau sur le blog de SLW, un post très intéressant sur la question, cette fois-ci, de la dette écologique.

Il va de soi que les deux questions sont liées, à savoir celle du transfert du « fardeau » de la dette monétaire, évoquée dans un précédent post sur ce blog, et celle du transfert de la dette écologique aux futures générations.

On comprend aisément (sans que je trouve cela nécessairement normal, bien sûr) que, alors qu’au niveau intergénérationnel payer aujourd’hui serait la meilleure solution, c’est-à-dire à la fois juste et souhaitable, les générations actuellement en mesure de payer ne veulent pas en entendre parler. Politiquement, c’est invendable car la facture serait trop élevée, il est beaucoup plus simple de supposer que les futures générations s’en chargeront. En particulier, il est trop souvent omis que nous mêmes faisons face à un fardeau écologique hérité des générations passées et que nous faisons face aussi à l’impossibilité de leur réclamer notre dû, puisqu’ils sont morts. Nous trouvons dés lors cette solution déjà injuste, même si taxer les plus âgés pourrait représenter un moyen de faire passer la pilule. Ajoutons enfin à ce sujet que cette chaîne de ponzi écologique va par définition accroître au fil du temps le poids de l’héritage en matière de pollution et donc la désincitation à payer des générations faisant face à l’avenir au choix de payer ou non pour épargner les générations futures.

Nous pourrions certes ne rien faire, c’est la solution de statu quo que SLW évoque. Evidemment, cela n’est pas souhaitable. Dès lors, SLW évoque une solution Pareto améliorante, c’est-à-dire qui améliore le bien-être de certains individus sans pour autant diminuer celui de tous les autres.

L’idée consisterait à emprunter aujourd’hui pour lutter contre le changement climatique et faire en sorte que ce soit les générations futures qui aient à rembourser cette dette. Le rapport Stern précise que les générations futures seraient d’accord avec cette solution car nous les aurions préparées à payer pour le changement climatique. SLW précise que c’est en cela que la situation serait pareto améliorante. A priori, le simple fait que leur utilité soit supérieure à la perte pécuniaire du remboursement de la dette ainsi contractée suffit.

Le souci est bien entendu de faire payer les générations futures pour quelque chose qu’elles n’ont pas fait. A ce stade, nous pourrions objecter que c’est les faire payer pour quelque chose qu’elles feraient si nous ne faisons rien aujourd’hui, comme nous allons le voir, c’est assez probable.

Cela pourrait se rapprocher de ce qu’on appelle un problème d’inconsistance temporelle. Si nous ne faisons rien, alors la prochaine génération aura à se poser la même question que nous aujourd’hui: voulons-nous payer pour la pollution que nous avons émise depuis plus d’un siècle pour « épargner » nos générations futures? Nous savons dès maintenant, compte tenu de la réponse que nous mêmes y apportons aujourd’hui, que la réponse de la prochaine génération une fois le moment venu, sera négative. Et ainsi de suite. Donc nous avons clairement intérêt à le faire, quand bien même d’aucun nous expliquerons que ce n’est pas une solution juste, ce qui est discutable, comme je viens de l’évoquer.

De surcroît, dès lors que la dette issue en t sert à autre chose qu’à rien, comme par exemple à financer des infrastructures qui serviront aux générations futures, alors on ne peut parler de transfert du fardeau de la dette. Ainsi, nous ne transférerions pas le fardeau de la dette en ce sens que le résultat de nos investissements aujourd’hui sera utile et utilisé par les générations futures.

Pourquoi est-il nécessaire de procéder de la sorte? Car si nous raisonnons en terme de dette écologique et que nous appliquons la même logique pour la dette monétaire, nous ferions face à un problème qui est que nous ne savons pas qui est le créditeur, ou plus exactement qu’il n’est pas incarné.

Si l’on reprend l’exemple du précédent post. Nous pourrions tout à fait supposer que pour ne pas avoir de réchauffement climatique, nous pouvons polluer pour un montant de 2000 (d’une émission fictive, ce qui pose déjà le problème du mode de calcul de cela). De la même façon, nous pouvons dire que la génération actuelle a décidé de polluer pour un montant de 2100.

Faisons l’hypothèse (de simplification) que pour corriger le problème, à l’avenir, il faudra qu’une génération ne pollue qu’à hauteur de 1900. Nous pouvons même dire que les deux générations de l’année t ont pollué à hauteur de 100 en plus, il faut donc une pollution de 200 en moins les années futures. Les vieux de la génération t seront morts en t+1. Mais il restera les jeunes d’alors, qui seront désormais les vieux de t+1. En toute logique, nous devrions les faire payer. Mais cela revient à la faire payer y compris pour les vieux de t, morts tranquillement en gros pollueurs. Ils refuseront. Les jeunes de t+1 ont encore plus de raison de refuser, car eux n’ont pas trop pollué.

Dès lors, nous pouvons éventuellement obtenir, si les vieux ne représentent pas un poids électoral trop important, de les faire payer en t+1 pour leur pollution. Mais toute la pollution accumulée auparavant restera un fardeau que personne ne voudra assumer.

Dans le cas de la dette, il faut la rembourser à des personnes détenant actuellement des titres de créances. Ceux-ci la réclament et l’Etat n’a pas d’autre choix que de la rembourser, soit en taxant les jeunes, soit en taxant les vieux, soit en taxant les deux. Ainsi, quand bien même une génération se retrouve à payer pour une autre, l’Etat se donne les moyens d’opérer ce transfert afin d’honorer ses dettes.

Ici, par définition, les titulaires de la créance ne sont pas encore nés, et personne n’a visiblement le pouvoir politique pour imposer que l’on tienne compte de leur requête légitime qu’ils formuleront devant nos pierres tombales. Dès lors, au lieu de réduire de 200 en t+1, dans le meilleur des cas les générations de t+1 pollueront à hauteur de 2000 en tout ou plus probablement, comme cela se passe depuis des dizaines d’années, voudront soit vivre comme maman et papa, donc pollueront pour 2200, soit vivre encore mieux et aggraveront la tendance en polluant pour 2400.

Ainsi, il est clair qu’au-delà de la question du pollueur payeur, si nous souhaitons que les choses s’améliorent sur le plan de l’environnement, il faut emprunter aujourd’hui et léguer cette dette à nos enfants. Car nous ne voulons pas payer et si nous léguons une dette écologique à nos enfants, eux-mêmes choisiront de la léguer à nos petits-enfants, etc…

Un dernier argument en faveur de cette solution en apparence injuste est le suivant. Les efforts en matière de changement climatique risquent de mettre longtemps avant de pouvoir s’observer concrètement. Or, il est beaucoup plus simple de faire payer quelqu’un pour un résultat qu’il peut constater que pour un résultat promis, dont il ne profitera peut-être même pas puisqu’il fricotera avec les asticots depuis quelques temps déjà au moment où les effets se feront sentir. Lorsque les générations futures commenceront à payer, elles pourront observer la conséquence de ce qu’on leur prend. Elles pourraient être tentées de refuser de payer car le résultat est déjà là, mais comme la dette est devenue monétaire, des créanciers (qui seront peut-être eux-mêmes) sauront leur rappeler leur obligation de rembourser.

Encore une fois, il faut que nous ayons conscience qu’à moins qu’un jour une génération n’ait plus d’autre choix que de payer pour la pollution déjà émise par les générations passées, car la situation sera déjà devenu critique, aucune n’acceptera, le moment venu, de payer, notamment car elle estime que ce n’est pas que sa dette. Ainsi, voir les choses en face, c’est aussi anticiper que les générations futures n’auront, même à relativement long terme, aucune incitation une fois le moment venu à payer et refuseront de le faire.

Il est vrai que cette solution peut sembler sortie de « minority report », puisqu’elle revient à faire payer les générations futures pour ce qu’elles auraient fait si nous n’avions pas pris cette décision aujourd’hui, à savoir polluer comme nous.  Mais l’argument consistant à dire qu’ils ne le feraient pas, donc que c’est injuste, fait face au fait que (i) nous ne voulons pas payer car nous sommes en position de le faire et (ii) que nous refusons de payer pour une dette que nous estimons ne pas être la notre. Que nos enfants polluent trop ou non, il restera cette dette à éponger et cela, rien ne dit qu’ils voudront la payer.

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