Le fardeau de la dette, plus de détail…

Dans un post sur son excellent blog, Simen Wren-Lewis (SWL) donne une explication beaucoup plus précise que la mienne (et donc plus juste) au sujet du transfert de dette vers les générations futures. En outre, il reste sur la dimension nationale, ce qui ajoute un point par rapport à mon argument sur les créances étrangères que nous détenons.

Pour résumer, avant d’entrer plus dans le détail pour ceux intéressés, le simple fait que les héritiers récupèrent une créance ne suffit pas à dire que dans l’ensemble, cette génération n’est pas forcément le dindon de la farce (tout comme j’expliquais que tout dépend de ce que nous détenons comme créance en tout). Tout dépend de l’usage que fait l’Etat de l’argent emprunté. J’ajoute que mon précédent post concernait la France, là il s’agit de considérations plus générales.

Alors SWL nous donne un exemple qui illustre ce pourquoi la dette d’aujourd’hui peut être effectivement un fardeau pour les générations futures. Je vais essayer de le reprendre clairement.

Grosso modo, nous considérons un monde dans lequel 2 générations coexistent. D’un côté les jeunes, de l’autres les vieux. Nous sommes à la date t. En t+1, c’est-à-dire lors de la période suivante, les vieux de t seront morts, les jeunes d’alors seront devenus des vieux, et des nouveaux jeunes seront arrivés. Trois générations sont donc concernées.

Supposons que chaque jeune produit l’équivalent de 2000. Nous supposons également que, jusqu’à maintenant, chaque jeune décide de couper en 2 ses gains. Il prend 1000 pour sa consommation quand il est jeune, et il met 1000 de côté pour sa consommation lorsqu’il sera vieux.

Maintenant, supposons que l’Etat décide de faire un cadeau de 100 aux vieux en t. Il emprunte alors de l’argent aux jeunes pour le donner aux vieux, tout cela en t. Ainsi, le jeune peut soit renoncer à 100 sur sa consommation lorsqu’il est jeune, ou plus vraisemblablement décider de les prêter sur son argent de côté en demandant à l’Etat de le rembourser lorsqu’il sera vieux.

Dès lors, les vieux en t vont dépenser 1100.

Nous passons ensuite en t+1. Les vieux de t+1 doivent recevoir 100 de la part de l’Etat. Ajoutés aux 900 qu’ils avaient également mis de côté, ils ont à nouveau 1000. Mais l’Etat doit trouver quelque part l’argent qu’il doit aux vieux de t+1.

Plusieurs solutions s’offrent à lui:

(i) Il peut taxer les nouveaux jeunes de t+1

(ii) Il peut taxer les vieux de t+1, ceux auxquels il avait emprunté de l’argent en t, lorsqu’ils étaient jeunes.

(iii) Il peut répartir l’effort équitablement en taxant les jeunes et les vieux

(iv) Il peut à nouveau emprunter. Cela se rapproche d’une certaine façon d’une chaîne de Ponzi. Dans ce cas, l’Etat emprunte aux jeunes en t+1 le montant de 100.

Quelles sont les conséquences de chacun de ces choix? Les voici:

(i) Les jeunes de t+1 se voient délestés de 100. Ils n’auront en tout sur les deux périodes, que 1900. Cela revient à dire que nos enfants auront payé pour nos parents.

(ii) Les vieux de t+1 sont taxés. Dans ce cas, ils ont 1900 en tout. Cela revient à dire que nous payons pour nos parents. In fine, taxer directement les enfants pour redistribuer aux parents revient au même, tout en économisant les taux d’intérêt.

(iii) L’effort est partagé. Les vieux et les jeunes de t+1 auront 1950 chacun. Nous et nos enfant payons pour nos parents.

(iv) Je fait le pari de la stabilité des taux d’intérêt et/ou du fait que la croissance sera plus forte que les taux d’intérêt. Dans le cas contraire, c’est une arnaque à la Madoff. Ici les taux d’intérêt sont négligés par simplicité, mais l’on voit bien ce pourquoi il faut que la croissance nette de l’inflation excède les taux d’intérêt. Si la chaîne continue, alors c’est la tout dernière génération qui se fera avoir.

Dans les trois premiers cas et peut-être dans le quatrième, de fait, nous avons une dette transférée aux enfants ou aux petit-enfants des bénéficiaires du cadeau de 100. Mais cela est dû au fait que cet argent emprunté n’a servi à rien. Si au contraire il sert à des infrastructures que les autres générations utiliseront aussi, ce raisonnement ne tient plus. Si l’Etat lui-même a une capacité à créer de la valeur, alors de la même façon, il peut éviter ce transfert intergénérationnel en utilisant cette valeur créée pour rembourser les vieux de t+1. Même si cet argent est simplement consommé par les vieux en t, cela peut relancer la demande et donc la croissance, permettant alors aux jeunes de t+1 de créer 2100 ou 2200 au lieu des 2000 créé en t. Dans tous ces cas, le fait que l’Etat ait une dette et qu’une génération hérite d’une créance n’implique pas de transfert de fardeau.

 

De surcroît, un autre cas est à mentionner. Si l’on reprend le cadre de l’exemple ci-dessus mais que nous considérons que l’Etat emprunte aux vieux pour donner aux jeunes. Les jeunes ont donc 1100 en période t. Les vieux ne dépensent que 900 et transmettent leur créance (i.e les 100 que l’Etat leur doit) soit à leurs enfants, soit à leurs petits-enfants. Si c’est à leurs enfants, ceux-ci ont eu 1100 en t et ils auront 1100 en t+1, soit 2200. Pour rembourser les 100, l’Etat peut soit taxer les vieux en t+1, donc ils n’ont plus que 2100 au total, à la place des 2200, soit il peut taxer les jeunes de t+1, qui se retrouvent comme leurs grands-parents à 1900, au large profit des vieux de 2100.

Bref, ce dernier exemple souligne bien que l’on peut être dans une situation où l’Etat doit de l’argent (100), une créance est transmise par héritage, et les générations futures ne seront pas forcément le dindon de la farce. Elles peuvent même y gagner si les vieux de t transmettent leur créance aux jeunes de t+1 (leurs petit-enfants) et que l’Etat taxe les vieux de t+1 (leurs enfants). Dans ce cas, ce sont les petits-enfants qui profitent des 100 empruntés en t.

Une dernière remarque pour conclure. Nous voyons bien que le concept de l’Etat qui emprunte n’est pas nécessaire pour faire fonctionner ce mécanisme. Les vieux de t+1 peuvent décider de transmettre un héritage, dans ce cas ils placent leur argent, ce qui veut dire qu’en face, quelqu’un les rémunère pour ce placement, donc il contracte une dette privée. Ce quelqu’un peut justement être le jeune en t. La situation dans ce cas est la même. Il peut décider de prendre sur ses économie pour rembourser en t+1, ou de retirer de l’argent à ses propres enfants pour le faire.

Ainsi, même avec plus de détail, il est clair que sans information précise sur les détenteurs de dette et de créance, nous ne pouvons pas affirmer que la dette actuelle sera un fardeau pour nos enfants, même si comme je l’avais déjà souligné, elle peut en être un. Il est certain qu’à mesure que les personnes âgées représentent une part de plus en plus importante des électeurs, nous risquons de voir des cadeaux inutiles faits aux vieux aujourd’hui et là, le risque est grand de transmettre un fardeau à nos enfants. Mais dans ce cas, que les politiques qui ont bon dos de dénoncer ce transfert de fardeau regardent bien à qui ils cherchent à faire plaisir. Fondamentalement, si le but est de transmettre quelque chose de bien aux futures générations, il faut emprunter aujourd’hui aux personnes âgées.

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Nos enfants commencent à nous prendre la dette!

Encore ce matin, sur France Inter, Bernard Caseneuve en appelle à un concept qui est simplement faux. Pour répondre aux questions sur le bon sens de la poursuite de l’objectif de réduction de la dette alors même que la croissance est atone, il finit par dire qu’on ne peut pas laisser une dette à nos enfants. C’est son ultime recours car il n’a pas de bons arguments pour justifier d’encore plus de rigueur là où celle déjà engagée tue clairement la croissance.

Cet argument est fallacieux car si l’Etat français ou d’autres entités doivent de l’argent, alors cela implique que d’autres ont des créances sur l’Etat français et ces autres entités. Ainsi, en laissant une dette à nos enfants, nous leur laissons également une créance.

Certes, nous savons que la dette française est détenue à 60% par des étrangers. Mais les français sont aussi créanciers de l’étranger. Nous n’avons pas d’idée précise du solde que nous léguerons à nos enfants. Mais une chose est certaine, le fait d’être endetté maintenant n’implique pas de transmettre exclusivement une dette à nos enfants, mais également des créances.

Cette erreur vient sûrement d’une analogie malheureuse entre un état et un ménage. De fait, un ménage qui contracte une dette, s’il ne la rembourse pas, lègue celle-ci à ses enfants. Mais en face, il y a des ménages qui lèguent des créances à leurs enfants. Mais il n’en va pas de même pour un Etat. Tout comme l’Etat, contrairement à un ménage, a une durée de vie illimitée, il a donc tout le temps pour rembourser ce qu’il doit.

Il est grand temps d’en finir avec ce genre de contre vérité. A titre illustratif, nous savons que le montant de l’épargne des français excède les 10000 milliards d’euros. Cet argent est prêté et c’est donc de l’argent qui est « dû » aux français. Ce montant excède largement le niveau, certes très important, de la dette publique française.

Un homme politique ne doit plus pouvoir se cacher derrière un argument aussi dénué de sens que l’héritage de la dette pour justifier d’une politique de rigueur.

UPDATE: Ici un lien vers une explication (en anglais) très simple de Paul Krugman à ce sujet.

Encadrer les loyers pour enrayer le chômage

Lu hier dans la presse: une étude du Crédoc souligne que la crise du logement déteint sur l’activité économique.

Il est notamment expliqué que le gap trop faible entre le salaire et le loyer devient dissuasif du côté des chercheurs d’emploi. En outre, le mal logement nuirait à la productivité des salariés selon environ 20% des entreprises intérrogées. Compte tenu du fait qu’il est difficile de connaître avec certitude la situation de logement de ses salariés, ne serait-ce que par que ceux-ci la cache lorsqu’elle n’est pas bonne, ce chiffre est très certainement sous-estimé. Au total, 40% des entreprises seraient affectées d’une façon ou d’une autre par le problème du logement!

Ainsi, il semble aujourd’hui évident qu’un double problème se pose. Les salaires sont trop bas et les loyers trop élevés. Dès lors, cela crée des frictions sur le marché du travail. Quelles sont les propositions faites pour l’instant pour régler le problème du chômage?

1/ Les forcer à accepter un travail dès lors qu’il est proposé, peu importe sa nature
2/ Faire travailler les chômeurs 7 heures par semaine pour l’intérêt général

On cherche donc à faire passer le chômeur pour un profiteur du système. Sauf que si même avec un salaire, une personne peine à boucler les fins de mois, il va de soi que cette même personne aura d’autant plus de mal à se loger sans emploi. Il est sidérant de vouloir faire croire que les gens sont au chômage par plaisir et que, même s’ils ne le sont pas, ils doivent bien rendre service à la société qui les aide tant hein.

Il est pourtant clair que ce que suggère cette enquête est qu’il faut impérativement relâcher la pression sur les loyers. Ces derniers augmentent nettement plus vite que les salaires de la plupart des salariés. Dans la mesure où la question des loyers trop élevés se pose déjà d’un point de vue de justice sociale, i.e tout le monde devrait pouvoir se loger à des prix décents, le fait qu’en plus cela entraîne des frictions sur le marché du travail plaide encore plus fortement en faveur d’un encadrement des loyers dans les zones où ceux-ci croissent trop vite, zones qui sont souvent celles où se concentre l’activité économique.

Cette mesure serait donc à la fois socialement et économiquement bénéfique.

Dettes publiques: le péché originel de la zone euro?

Mario Monti sur la crise de la zone euro : « Cette histoire commence en 2003, lorsque l’euro n’était encore qu’un bébé. C’étaient alors l’Allemagne et la France qui étaient laxistes concernant les déficits publics et les dettes ».
Les dirigeants européens semblent donc n’avoir toujours pas compris l’origine de la crise de la zone euro. Pour rappel : l’explosion des dettes publiques est une résultante de la crise financière et non une cause. Comme le rappel le graphique ci-dessous, les dettes en % du PIB commencent à augmenter en 2008 seulement dans la plupart des pays. L’Espagne et l’Irlande ont diminué leur ratio dette publique sur PIB de plus de 20 points de pourcentage de PIB entre 1999 et 2007, et l’Italie de presque 10 points. Il n’y a bien qu’en Grèce, et dans une moindre mesure au Portugal, que la dette publique a joué un rôle dans le creusement des déséquilibres extérieurs. Dans tous les autres pays, c’est l’endettement privé qui est en cause.

Les vieux réflexes ont la vie dure : il est toujours plus facile de blâmer la sphère publique que de remettre en cause l’efficacité des agents privées et des marchés. Ce dogmatisme est-il bien important (ou est-ce un sujet à laisser aux historiens de l’économie) ? Oui, c’est inquiétant. Car sans diagnostic des causes de la crise, comment mettre en place les garde-fous nécessaires au bon fonctionnement de la zone euro dans le futur ? Ce ne sont pas les règles d’or contraignant les dépenses publiques qui auraient empêché le creusement des déséquilibres au sein de la zone euro depuis sa création et l’endettement extérieur croissant des pays déficitaires. C’est donc bien du coté des comportements privés et des forces de rappel dans le cadre d’une zone monétaire qu’il faut se tourner pour se prémunir d’une nouvelle crise. Les mesures centrées sur les dépenses publiques mises en place aujourd’hui ne résoudront rien.

Quelle postérité pour les pro-austérité?

En préambule à ce post, je tiens à rappeler une chose que beaucoup semblent oublier, ignorer peut-être.

Bien que l’apparition, en France, de groupes d’économistes tels celui des atterrés soit salutaire, il est certains économistes qui depuis bien longtemps ont exprimé médiatiquement et sans ambiguïté leur désapprobation des politiques d’austérité où que ce soit dans le monde.
Notamment, Brad Delong via son blog et surtout Paul Krugman avec son blog et ses tribunes bihebdomadaires dans le New York Times ont depuis bien plus longtemps utilisé la couverture médiatique qui s’offrait à eux pour dire tout le mal qu’ils en pensaient.
Alors oui, je sais bien que les économistes membres de ces groupes vont réagir en indiquant que eux aussi, cela fait bien longtemps qu’ils le disent et le pensent. Je n’en doute absolument pas, je fais référence à l’exposition médiatique.

Aussi, peut-être serait-il sain, voire honnête parfois, au sujet de l’austérité, de le rappeler, de faire référence à eux dans le débat français plutôt que de faire comme si ces groupes formés récemment développaient des arguments que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans les médias. Passons maintenant à l’objet même de ce post.

Ainsi, comme Krugman le dit déjà depuis fort longtemps, l’austérité est non seulement une erreur car elle empêche de relancer la croissance mais c’est également une erreur car elle engendre une contraction de l’économie notamment au plan fiscal.

Pour ce qui est du premier point. Les tenants de l’austérité essaient de faire croire que c’est là le lieu idéologique du débat. Ces derniers seraient pour un rétablissement des comptes publics, nécessaire selon eux afin d’amorcer une croissance sur une base saine. Les premiers seraient quant à eux pour relancer tout de suite, indiquant qu’il sera nettement plus facile et surtout moins douloureux socialement de réduire l’endettement une fois l’économie relancée. Les austères affirment donc que l’on peut attendre un peu avant de créer de la croissance, que ce serait plus sage car entretemps nous aurions assaini nos finances car cela encouragerait les investisseurs à réinvestir et donc à créer de la croissance. Et l’on voit que cela fonctionne, c’est une idée largement répandue dans les médias ou chez madame et monsieur tout le monde. L’idée que les pro-relance seraient peut-être trop impatients, l’idée aussi qu’il faut bien diminuer les dettes, tout le monde ayant à l’esprit l’image du ménage endetté étouffé par ses remboursements (je reviendrai dans un autre post sur ce point, mais il y a deux bonnes raisons qui font que non, un Etat n’est pas comme un ménage). Ainsi, les pro-austérité veulent que l’on accepte qu’ils font les choix difficiles car socialement destructeurs mais que, plus tard, on leur saura gré de l’avoir fait, d’avoir eu ce courage, la postérité.

On en reste à l’impression que c’est une querelle de chapelle sans que l’on puisse réellement arbitrer dans un sens ou dans l’autre.

Mais c’est sans compter sur le second point. Déjà, il suffit de regarder ce qu’il se passe en Grèce pour comprendre. Le PIB ne cesse de baisser et il est plus que vraisemblable que malgré les efforts nouveaux de l’Etat grec pour améliorer la perception de l’impôt, le montant total qu’il rapporte ait diminué. Autrement dit, loin de s’améliorer la situation se dégrade.

Mais puisque cela ne suffit pas à convaincre, Brad Delong et Larry Summers développent un modèle afin de démontrer que oui l’austérité peut être mauvaise sur le plan fiscal (i.e rapporter moins d’impôts) et donc être mauvaise pour les finances publiques. Et surtout, ils montrent qu’une relance peut s’avérer, malgré l’endettement initial, bénéfique pour l’économie car nous sommes dans une trappe à liquidité (i.e (en gros) des taux d’intérêts inférieurs ou égaux à zéro, ainsi la banque centrale faisant face à cela ne peut plus baisser son taux d’intérêt pour relancer l’économie car les placements ne rapportent déjà plus rien, car il y a un peu d’inflation).

Si l’on récapitule:
(i) les pro-relance veulent une hausse des dépenses de l’Etat, notamment par le biais de baisses d’impôts.
(ii) Les pro-stérité souhaitent eux une baisse des dépenses de l’Etat afin d’assainir les finances publiques

Ils se critiquent l’un l’autre:
(i) Les pro-stérité disent que tout accroissement des dépenses de l’Etat est suicidaire compte tenu du niveau déjà excessif de dette dans les économies développées
(ii) Les pro-relance signalent quant à eux que l’austérité entraîne nécessairement une contraction de l’économie, très dommageable.

Mais les pro-relance ont d’autres cordes à leur arc, dans un cadre d’analyse unifié qui permet à la fois d’envisager une relance ou de l’austérité:
En situation de trappe à liquidité, la relance s’avère avoir des effets bénéfiques sur le long terme également en matière d’endettement. Ainsi, une politique fiscale expansionniste permettrait à la fois une meilleure croissance à court terme et un plus faible endettement de l’Etat à long terme (ces deux éléments étant bien entendu liés). Ce résultat étant notamment dû au fait que les taux d’intérêt auxquels un Etat peut emprunter dans ce genre de situation sont très faibles, ou plus exactement que la marge dont dispose le gouvernement en matière de différentiel d’intérêt est énorme. Ainsi Delong et Summers montrent que pour les USA, ceux-ci auraient intérêt à pratiquer une politique de relance dès lors qu’ils peuvent emprunter à moins de 25% (la marge est donc énorme). Ensuite, ils montrent que même si l’on renie tous les effets multiplicatifs de la dépense publique et que l’on prend des hypothèses plus que négatives à tout point de vue, cela laisse tout de même une marge, certes bien plus faible, puisque le seuil serait légèrement supérieur à 3% (sachant qu’actuellement les USA peuvent emprunter à 1% ou moins selon le terme de l’emprunt).

Le cadre d’analyse étant unifié, cela implique que si ces conditions ne sont pas remplies, alors il faudrait se tourner vers une politique plus ou moins austère.

Ce dernier point fait par Delong et Summers concerne les USA qui sont dans une situation différente de l’Europe, bien que cela ne veuille pas non plus dire qu’il n’est pas vrai pour l’UE. Simplement qu’il faudrait refaire les calculs en fonction, notamment, des niveaux de taux d’intérêt auxquels font face les différentes économies européennes.

Il n’en reste pas moins que face à l’obstination des pro-stérité qui ne veulent pas accepter l’évidence malgré l’empilement hallucinant d’exemples concrets de politiques d’austérité menant au désastre social tout en ne permettant ni un réel assainissement des finances ni un retour rapide de la croissance, les pro-relance développent donc des arguments théoriques en calibrant leur modèle sur les données réelles. Attendons, désormais, que les pro-stérité en fassent autant ou admettent enfin qu’ils ont tort.

Au-delà de choix idéologiques liés à la justice sociale, de plus en plus d’éléments économiques s’entassent et montrent qu’une relance est plus que nécessaire. En se braquant ainsi, les chantres de l’austérité n’arriveront qu’à chose : rentrer dans la postérité pour avoir fait perdre des années de croissance aux pays développés.

Pourquoi le monde des affaires ne soutient pas les politiques de relance?

Dans un post datant du 14 mars, Paul Krugman fait état d’une discussion lancée sur le site de bloomberg et relayée par un autre blog économique.

La question posée consiste à comprendre ce pourquoi dans les années 40 un certain nombre de personnalités influentes de grandes entreprises avaient plaidé en faveur d’un plan de relance par l’Etat alors qu’aujourd’hui aucun membre du monde des affaires ne s’émeut d’un retour progressif à l’austérité malgré le fait que celle-ci risque de nuire fortement à la demande des ménages.

L’idée est qu’un plan dont la vocation est d’éviter que la demande soit atone devrait être soutenu par les industriels car ils ont un intérêt direct à ce que la demande qui leur est adressée soit suffisamment forte car les affaires en dépendent. Après tout, le fait que l’Etat s’endette pour relancer la demande n’est pas supposé représenter un problème pour les entreprises privées. Bien sûr, elles peuvent craindre une hausse des impôts par la suite, mais (i) si c’est une politique d’austérité qui est mise en oeuvre, alors la hausse d’impôt risque d’arriver simplement plus vite et (ii) subir une hausse d’impôt pour rembourser une dette qui a permis à la demande de continuer à croître au lieu de stagner et donc de se retrouver avec des profits supérieurs à ce qu’ils auraient été autrement n’est potentiellement pas un mauvais choix stratégique.

Ainsi, l’idée était qu’il y a 70 ans on envisageait le pour (demande plus élevée) et le contre (hausses d’impôt anticipées, soit sur les sociétés, soit sur les individus les possédant) et en fonction de l’ampleur attendue de ces deux effets, certains industriels étaient en faveur de la relance alors que d’autres non. Deux clans s’opposaient alors. Aujourd’hui, seul le clan de ceux plaidant pour l’austérité existe. Cela indique que soit on considère que le « pour » n’existe plus, soit que le contre est énorme au point que cela fait consensus, soit qu’un autre élément est venu s’insérer dans l’arbitrage des milieux d’affaires au sujet d’une éventuelle relance.

La réponse apportée par Michael Stephens (qui s’apparente plus à une intuition) serait le découplage entre revenus médian et moyen, faisant écho au débat assez virulent (lire par exemple ce post de Krugman ou celui-ci ou encore ici)  sur la question des très hauts revenus qui capteraient une part nettement plus que proportionnelle de la valeur créée depuis 30 ans que la part qu’ils représentent dans la population (voir aussi les données d’Emmanuel Saez).

Ainsi, les milieux industriels se reposeraient sur une demande toujours plus forte de la part des très hauts revenus et donc ne seraient pas très sensibles au besoin que l’ensemble des travailleurs américains, la classe moyenne en gros, voit sa demande se tasser ou croître à un très faible rythme. Donc l’idée dans ce cas est que le « pour » est inutile car un petit groupe de gens très riches continue de demander massivement et toujours plus.

Néanmoins, peut-être qu’une autre explication proviendrait de l’émergence de demandes assez fortes émanant d’économies émergentes. Ces marchés représentent peut-être aujourd’hui une demande telle que les industriels occidentaux seraient bien moins dépendants de la demande des ménages habitants dans les pays développés. A l’évidence, cette demande provenant de pays émergents n’existait pas au sortir de la seconde guerre mondiale. Ici l’idée serait également que le « pour » est inutile, non pas en raison d’une demande locale toujours vive de la part d’un petit club, mais en raison d’une demande croissante indépendante (au moins partiellement) de la situation économique du pays dans lequel nous sommes.

Une autre réponse possible est que la charge sans précédent des économistes contre les idées keynésiennes depuis trente ans (lire par exemple ici, et surtout l’article mentionné dans le post)  a tellement influencé la façon de voir les choses des femmes et hommes d’affaires que cela ne leur viendrait simplement pas à l’esprit de croire qu’une relance puisse avoir un effet positif sur la demande. Là, l’idée serait que s’est développé avec le temps l’idée que les effets néfastes d’un accroissement de la dette entraînerait des coûts abyssaux qu’aucune politique de relance ne pourrait justifier. En outre, en supposant que les deux premiers poins soient en partie vrais, alors cet effet serait renforcé.

Et comme souvent, peut-être la vérité est quelque part au milieu ou, comme le disait x-files, ailleurs. Peut-être que, comme le suggère caustiquement Krugman (au sujet de l’absence de soutien à la réforme de la santé par des industriels employant pourtant plus de 100000 salariés), cela serait simplement dû à la peur d’être snobé par les autres membres au country club.

Food for thoughts!

Un miracle économique allemand ?

L’Allemagne est aujourd’hui le bon élève de la zone euro. Il faudrait donc s’inspirer de son exemple et appliquer son modèle de réussite dans les autres pays européens, et en France en particulier. Qu’en est-il vraiment ? Existe-t-il un véritable miracle allemand ces dernières années qui justifierait d’adopter les mesures pointées dans son succès ?

La bonne performance allemande est indéniable sur les marchés d’exportation depuis le début des années 2000, particulièrement en comparaison de la France : les exportateurs allemands ont maintenu leur part de marché à l’exportation là ou les français en perdaient, de sorte que les exportations françaises ne représentaient plus que 40% du niveau allemand en 2011, contre plus de 60% au milieu des années 1990. Cet indicateur, généralement mis en avant lorsqu’il s’agit de vanter la performance allemande, ne renseigne cependant en rien sur la richesse d’un pays.

Les exportations ne sont bénéfiques à un pays que si elles lui permettent d’augmenter son bien être/sa richesse. Un indicateur (certes toujours imparfait) plus approprié de la performance économique d’un pays est son PIB. De ce point de vue là, le miracle allemand apparaît beaucoup moins clair. Le PIB français croit plus vite que le PIB allemand tous les ans entre 1994 et 2005. Qu’en est-il ensuite ? Avant la crise, l’Allemagne croit plus vite que la France. En 2008, le PIB français représente 75% du niveau allemand…soit le même niveau que 5 ans auparavant.
Qu’en est-il après ? En 2009, l’Allemagne est l’un des pays le plus durement touché par la crise, du fait de son ouverture commerciale et donc de sa dépendance aux marchés étrangers. La reprise en 2010 lui est en conséquence plus bénéfique, ce qui ramène encore une fois le PIB français à 75% du niveau allemand. Ne reste que 2011 où la croissance allemande est supérieure à celle de la France et de ses principaux partenaires européens. Il apparait donc prématuré d’ériger l’Allemagne comme modèle de réussite économique. D’autant plus que les prévisions du FMI ne vont pas dans ce sens : 0.2% de croissance pour la France en 2012, contre 0.3% en Allemagne.

S’il semble difficile de trouver un miracle en comparant croissance des PIB allemand et français, sauf à très bien choisir l’année de comparaison (2005 par exemple est idoine pour cela), il existe un autre moyen de le faire : comparer les PIB par habitant. La population allemande augmentant moins vite qu’en France, le PIB par habitant augmente mécaniquement plus vite en Allemagne, de manière particulièrement prononcée depuis 2005. Cette comparaison est-elle pertinente ? Cela dépend de l’évolution de la structure de la population. Dans le cas allemand, la baisse de la natalité a fait baisser la part des 0-19 ans dans la population : depuis 2008, la population des 0-19 ans est plus importante en France qu’en Allemagne, alors que la population totale représente moins de 80% de la population allemande. Pendant une période de transition, la baisse de la natalité cependant n’entraine pas de baisse de la population en âge de travailler. L’Allemagne a par ailleurs augmenté son taux d’activité chez les 20-64 ans, de sorte que les populations actives en France et en Allemagne sont restées relativement stables. Ainsi, si l’on compare le PIB par personne active, il en ressort une tendance similaire à celle du PIB total.